Juste le territoire des formes
A propos de l'oeuvre de la plasticienne Clémentine Bal

Andrés Pérez, Paris-Portbou-Port de la Selva, septembre 2012


A l'opposé du délire géométrique, aux antipodes de la provocation scabreuse ou justifiée, loin très loin de de la performance formelle ou du purisme de l'oeuvre, il y a Clémentine Bal. Ou, plutôt, il y a ses mille gestes méthodiques, ses caresses constantes, son regard amoureux et amical vers la matière qu'elle chérit, touche, modèle, polit, renforce, peint et finalement expose à la vue de tous, sous la forme de ses Noïtanigami. Dans un territoire, dans un paysage peu ou pas défriché par l'art contemporain, il y a ces créatures grandes ou petites, inouies, attentives à nous, tendres, chéries, qui nous observent silencieuses et attendent de nous, qui provoquent des sensations et des émotions immédiates et innomables, à la vue et au toucher, si intenses qu'elles génèrent un monde entier autour par la force des choses. Il ne se passe rien, car juste la sensation est narration. Nous sommes dans le territoire des formes.

Je me souviens d'un matin de 1991. La mondialisation existait déjà, mais elle ne s'appelait pas encore (pas pour la plupart de gens) “mondialisation”. Je me souviens de ce matin car, en passant devant la vitrine d'un commerce, je vis une énorme fleur en bois, pleine de mille couleurs et amoureusement travaillée pour imiter les formes que la nature donne au végétal, et ce sur cette matière, ce bois visible et brut. Hallucinante imitation de la tige vegetale, de la couronne de fleur, sur du bois. Touché, croyant avoir trouvé une perle faite main par un artiste inconnu, indigène, peuple premier, et accesible en prix, je suis entré dans ce que, finalement, n'était qu'une boutique. J'en ai acheté une de ces fleurs énormes. La plus grande. C'est que moi,  banlieusard barcelonnais descendant d'ouvriers et de paysans illétrés, j'avais rendez-vous avec une amoureuse toute neuve, une parisienne chic au nom de famille aristocratique, et je pensais pouvoir l'impressionner avec cette tige en bois vert d'un bon mètre de longueur, couronnée par un soleil fleuri aux mille couleurs imparfaits mais purs, calice, petales, pistil: fleur.

En la voyant dans mes mains et mon sourire au pas de la porte sur le pallier, l'aristocrate s'était esclaffé et presque explosé de rire: “Tu m'offres désormais des sous-produits asiatiques, fabriqués dans une usine d'enfants esclaves?!”, dit-elle d'un air sournois.

L'histoire ne dit pas sa fin, mais je me souviens que l'épisode m'avait hanté longtemps. Pouvait-on donc si bien imiter et sérialiser, dans une usine à esclaves à l'autre bout du monde, à l'autre bout des containers et de l'océan, le travail d'un artisan amoureux de la matière? Pouvait-on ainsi travestir les imperfections du bois, matière naturelle, et de la peinture faite avec des petits moyens mais trop plein d'amour, si bien que même une ringarde parisienne pas voyagée, mal reveillée et mal lunée s'en rendait compte? Puis le souvenir, comme ils le font tous, sournoisement, avait disparu de ma mémoire consciente, tout en continuant son travail silencieux dès l'intérieur.

Le souvenir est revenu à la surface visible des choses la première fois que j'ai vu Clémentine Bal travailler, début printemps 2011, entourée de ses animaux humains, géants et minuscules, auxquelles elle donne vie. Car la première chose qui frappe à la vue de la plasticienne en train de créer, c'est une tendre dédication, unique et irrepetible, pour l'être en train d'être conçu. Des mouvements gracieux de gazelle. Un doux silence. Et le soin que l'on prend avec un bébé. Clémentine Bal peaufine une infinité de courbes, tout est courbes dans ses mains, paysages organiques dans un corps en train de prendre forme. Le plus petit millimètre de l'animal bébé, de la gentille bête, est travaillé et bichonné. Clémentine Bal est une artiste des peuples premiers, l'artiste de notre époque, venue du fond des âges ; Elle sera au Quai Branly, ce après le GlobalCrash qui reveillera les consciences. Je mets ma main sur le feu, et je danse autour, dans une clairière de la fôret, nu, au clair de Lune.

Afin de donner vie à des être totalement sortis d'un imaginaire que l'on comprend inconscient, enfoui au fond de notre mémoire foetale, de notre mémoire d'animaux que nous sommes, aimant être cajolés et cajoler, Clémentine Bal travaille la matière. C'est un vrai corps à corps avec la chose, avec l'atome, avec la masse initialement informe. C'est une respiration, et une incantatation de l'espace.

Dans notre époque, la mode artistique, depuis Barcelò jusqu'à Lady Gaga en passant par la stupidité suprême de Damien Hirst (qui nous revient très chère, comme le petrôle, course folle du monde marchand), aurait voulu que Clémentine Bal travaille des matières organiques, des mollècules mortes --de la chair, des cheveux, des ailes de mouches récemment décédées?...--, puisque ce qu'elle donne, c'est la vie, à ses Noïtanigamis, nos amis.

Ou alors, la mode aurait voulu que la plasticienne travaille sur d'autres matières, des atomes au prix d'or ou de diamant, puisque il y a désormais (dit-on) des artistes hypercomplexes, appartenant à quelque “Young Art” de je en me rappelle plus le nom de cette ville sophistiquée, qui sont même en train de se targuer d'être en train de travailler sur du coltan en provenance de quelque mine sanglante tiersmondiste toujours en guerre. Pour provoquer, il paraîtrait que l'on peut jongler avec les news, histoire d'apparenter avoir une conscience, ou s'en foutre d'en avoir une. C'est pareil.  

Clémentine Bal vit et travaille en pleine campagne. Dans une nature qui mélange étrangement une minéralité criptique et une végétation honnête, modeste et franche, rien n'est pareil, les choses ne se valent pas. C'est une terre de moyenne montagne, dans les Alpes de Haute Provence, faite de gens tranquils et courageux, qui aiment leur La Poste, leurs fêtes, leur Ecole Maternelle, se tapent leur bon délire, votent massivement à gauche, ne collaborent jamais, s'éclatent bien, ne s'exhibent pas, et bossent comme des dingues.

C'est pourquoi, après avoir démarré son travail il y a dix ans dans le milieu Techno des Rave et des Teknival les plus sauvages, elle a pu revenir vers la matière sans artifice aucun, sans besoin de justifications. Elle a le choix de ses matières et, pour des raisons qui lui appartiennent, et qui expliquent la claire fermeté intérieur des Noïtanigami, leur structure, qui tient fort comme le tronc d'un arbre pour justement  permettre des formes dodues et dodues et dodues et douces, elle a chosi une matière entièrement synthétique, le polyester. La plus synthetique qui soit.

Travaillée en volumes, enveloppée ensuite de plusieurs couches d'autres produits synthétiques, la matière chimique entame son chemin vers la vie et vers le sens lorsque elle commence à être enveloppé d'autre chose, de caractères d'imprimerie et de cellullose –des phrases écrites donc. Au Début, ce fut le Verbe.  Nos amis démarrent ainsi leur gestation à l'opposé de la vie, dans le polyester et le volume, passent par le Verbe, puis reçoivent une peau, parfaite et pure soignée jusqu'à l'invisible. Animaux aux couleurs hallucinatoires, inexistants dans la nature, si ce n'est dans les points les plus intimes et invisibles de fleurs. Au bout du processus, il y a la naissance d'une personne, animal, éloge de la vie.

Longtemps, les statues figuratives ou quasi figuratives m'ont trop impréssionné. Fait peur. Ces individus immobiles, souvent imposants ou trop mourants, écrasants ou défaillants, hiératiques, respirent la mort et l'inanimé. D'ailleurs, c'est pour cela que municipalités et autres pouvoirs mettent les statues commandées forcément là où la ville et les gens grouillent le plus. Marion Dumand a fait un travail photographique sublime sur les statues des ronds points, montrant les affres d'une civilisation morte qui tourne en rond.

Les Noïtanigami de Clémentine Bal font exactement le contraire, opérent la magie inverse, magie blanche. Noïtanigamis. Prenez un animal à cornes noir, ou bien un enfant-renard toux doux et rose, et amenez-le, comme je le fais, dans des criques minérales où la vie n'est que peu possible, ou sur des fôrets méditerranéennes récemment dévastés par les incendies, sur le sol souillé et prêt pour l'érosion qui tuera la couche fértile. Laissez-le là. Et vous verrez quelque chose d'assez proche du Mythe se produire. Les lumières changer aux mille reflets limpides qu'offrent les Noïtanigami, pourtant totalement dépourvus totalement d'arêtes, de facettes, Des insectes et des oiseaux s'y intéresser au nouveau venu. Du musgue pousser.

Du polymère, des mains de Clémentine Bal, nait le non-polièdre. Comme si la ligne droite (et qui dit ligne droite, dit chronomètre) n'avait jamais existé dans l'univers.     De là que la lumière change de nature pour s'offrir au Noïtanigami, à l'inverse de ce que ferait elle, ou subirait elle, avec un diamant sur une vitrine chère et arrogante.

Longtemps il a été bienséant d'opposer, en Occident, le fond et la forme. L'un serait le vrai, alors que la deuxième serait une surface visible que l'on peut embellir, mais qui est toujours menacée de futilité ou d'inutilité. Les Noïtanigami sont l'invention d'un territoire des formes justes, d'un nouveau paysage ou la ligne tracée n'existe pas, aucune cartografie millimétrique n'est possible, pas besoin d'argumenter, pas besoin de dire raison, si ce que l'on va dire n'est pas plus beau que le silence. Et dès leur beauté hiératique, avec leurs petite inclinaison ironique qui défie la vérticale et le Nord, ces petits animaux artistes dont on devine les yeux nous regardent et transforment notre monde. Comme une surprise de l'instant quotidien, toujours jouissance présente d'être vivant.